CHACUN SON GOûT
Dans un château cossu, voici bien deux cents ans,
afin de rompre entre eux un silence pesant,
un bas-bleu proposa le sondage suivant
à son mari guerrier, volage et bon vivant :
"Quel effet vous fait-il, que je sois érudite,
dites, dites ?"
Surpris par la question, l’époux, nullement bête,
extirpa prudemment d’un recoin de sa tête,
une réponse pleine d’ambiguïté
propre à le maintenir en sa tranquillité :
"Ma chère, avouons-le, cela me déconcerte,
certes, certes."
La dame, en minaudant, cherche à se rassurer ;
elle approche un peu plus, afin de susurrer,
le regard aguichant, la bouche en cul-de-poule,
la crainte bien fondée qui tant la tourneboule :
"N’aimeriez-vous pas mieux que je sois Aphrodite,
dites, dites ?"
De loin, l’époux préfère une jeune donzelle
rompue de nature au goût de bagatelle,
disposée à toute heure à retrousser sa cotte.
Peu lui chaut qu’elle soit illettrée ou bien sotte.
"Ma chère, en vos écrits, je vous trouve parfaite.
Faites, faites."
Et pour ne point troubler son épouse inspirée,
il la quitte en douceur et s’en va respirer.
Aucun rondeau n’aura valeur, il le confesse,
égale à la rondeur osée d’une fesse.
Extrait de "Ce qu’il est drôle et tendre, ce Français !"
Camille MALCOTTE-GEHENOT |  |
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